Dans ses habits noirs JPS, le diable faisait sentir son haleine fétide à celle qui, dans sa robe rouge, tentait de lui échapper. Effort qui fit croire au miracle quinze tours durant.
Mais une soudaine baisse de rythme surprit la Lotus qui, d’une touche aussi fine que sans appel, envoya la Ferrari dans les glissières.
La course s’était déroulée à huis clos mais elle avait été étincelante. Dans le décor unique de la scène monégasque s’étaient produits des acteurs de talent.
Mais ici comme au théâtre, l’enfer c’est les autres (*).
Et pour Alesi, ce fut Werner.
(*) Jean Paul Sartre. Huis Clos. Tiens JPS…
Olivier Rogar
Monaco 2021 : Hommage à Ferrari
Pour 2020, l’Automobile Club de Monaco souhaitait rendre hommage à la marque au cheval cabré. Cela coïncidait avec les 70 ans de la création du championnat du monde de Formule 1. Et à la première victoire Ferrari en F1. La crise du Covid décala le projet à 2021. Les monégasques ont maintenu le cap et donné corps à leur projet. Un contrepartie s’imposait toutefois : les mesures sanitaires et leur cortège de décisions frustrantes. Distanciation. Tests. Huis clos d’abord. Jauge réduite à 6500 spectateurs ensuite. Bien entendu, les participants étaient moins nombreux que d’habitude. Une petite centaine d’autos contre plus de deux cents habituellement. Mais la qualité était là. De belles autos. de bons pilotes. Et de belles courses.
Alesi et Arnoux
Régulièrement d’anciens pilotes participent aux courses historiques. Quasiment jamais d’anciens pilotes victorieux en F1. Une démonstration avait eu lieu en 2018, réunissant Mika Hakkinen, John Watson, Martin Brundle, Thierry Boutsen, Riccardo Patrese, Eddie Irvine, Derek Bell, Emmanuele Pirro… Sans oublier le grand Jacky Ickx présent pour Porsche. Mais cette année René Arnoux et Jean Alesi étaient engagés en course. Et sur les Ferrari 312 B3 qui plus est !
Peu de pilotes français ont couru pour Ferrari en F1. Dans les années 50, Raymond Sommer, André Simon, Robert Manzon, Maurice Trintignant et Jean Behra. Aucun dans les années 60 et 70. Puis Didier Pironi, Patrick Tambay , René Arnoux pour les années 80 et Alain Prost et Jean Alesi pour les années 90. Tous ceux-là ont été victorieux. En rédigeant cette liste on ne peut s’empêcher de penser au regretté Jules Bianchi. Il aurait pu succéder un jour à ses glorieux ainés. Et à Charles Leclerc aussi. On aimerait tant qu’il soit français ! Ou nous monégasques ? Mais c’est un autre sujet !
Les Ferrari engagées au Grand Prix Historique de Monaco 2021
Les Ferrari présentées ici sont la propriété de la société allemande Methusalem Racing. A sa tête, un collectionneur allemand qui constitue une collection de qualité. Qu’on en juge ci-après. trois Maserati A6GCS étaient aussi en lisse pour le même propriétaire en série C, Voitures de sport.
Quand on investit autant de ressources dans ces voitures, mobiliser d’anciens pilotes de la F1 pour les piloter garantit un maximum de retombées médiatiques.
Ferrari Dino 246 1960
Piloté au cours des saisons 1958-59-60 par Wolfgang von Trips, Olivier Gendebien, Dans Gurney, ce fut Phil Hill qui donna à ce châssis sa seule victoire, tandis que la concurrence anglaise avait boycotté le GP d’Italie, à Monza en 1960. L’histoire retiendra que ce fût la dernière d’une F1 à moteur avant.
A Monaco, Alex Birkenstock l’a mené à la troisième place de la série C. Avec un meilleur tour en 2.02.847.
Ferrari 312 1967
Pilotée par Chris Amon fin 1967 et début 1968. Sans résultat en 1967, il classa ce châssis 4e en Afrique du Sud et à Brands Hatch ( Hors championnat) , 3e à Silverstone (Hors championnat) et 6e en Hollande.
L’absence d’aileron donne tout leur charme spectaculaire aux échappement spaghetti blancs.
Une des Ferrari n’appartenant pas à la collection Methusalem Racing. Propriété de Jean-François Decaux qui la pilotait en Série E. Mais elle ne prit pas part à la course.
Ferrari 312 1969
Pilotée par Chris Amon d’abord avec une 3e place en Hollande en 1969. Par Pedro Rodriguez ensuite. 5e à Watkins Glen et 7e à Mexico.
Methusalem Racing l’avait confiée à Alex Caffi. Ce dernier ayant eu un accrochage aux essais avec une Cooper, elle fut retirée.
Ferrari 312 B2 1971
On l’a vue à Rétromobile en 2020 sur le stand de Fiskens. Ferrari victorieuse avec Jacky Ickx au GP d’Allemagne 1972 mais Ferrari décevante. Après la brillante saison 1970 on l’attendait en lice pour le titre. Avec une seule victoire, Jacky Ickx fut « seulement » 4e au championnat aussi bien en 1971 qu’en 1972. D’une façon qui ne manque pas d’étonner, ce fut aussi la dernière victoire du grand pilote belge en F1.
On peut noter qu’en 1971 Clay Regazzoni avait fini 3e en Hollande et en Allemagne puis 6e aux USA à son volant. Et début 1972 il finit 4e en argentine.
Ferrari 312 B3 Spazzaneve
Etudiée par Mauro Forghieri courant 1972, ce modèle « expérimental » ne fut jamais engagé en course. Il valut même une période de disgrâce au grand ingénieur.
Celle-ci est engagée à Monaco par Franco Meiners bien qu’elle n’y ait jamais couru. Elle participa aux essais mais fut retirée de la course.
Ferrari 312 B3 1974
Les châssis de ces deux autos ont commencé leur carrière en 1973 avec Ickx et Merzario. Ils ont été ensuite reconditionnés pour Lauda et Regazzoni en vue de 1974. La 27 – Châssis #010 – courut uniquement à Monaco avec Lauda et abandonna. Elle est ici confiée à Jean Alesi. La 28 – Châssis #012 permit à Lauda de se classer 2e en Argentine, à Brands Hatch (Hors championnat), en Belgique et en France. Elle est ici confiée à René Arnoux.
Lors du Grand Prix Historique, Arnoux qualifié 10e fut forfait pour la course suite à une grosse touchette lors de la séance chronométrée. ( Train arrière droit arraché) . Quant à Alesi, nous raconterons l’histoire un peu plus loin. Retenons qu’il fit le meilleur tour de sa série en course en 1.32.122.
La série F au Grand Prix Historique de Monaco 2021
La richesse des séries est telle qu’on est taraudé par le doute à l’heure des choix. Si nous mettons la série F en avant cette année c’est pour la qualité du plateau et la présence du tandem Arnoux – Alesi sur Ferrari. L’esthétique et la diversité des F1 des années 70 séduisent plus que jamais. Voitures à la sécurité passive nulle mais devant les quelles on ne peut qu’être admiratif. Maintenant ou lorsqu’on avait une quinzaine d’années et qu’on les voyait passer en trombe du bord d’un circuit. Compactes, basses, larges : elles étaient dans leurs trajectoires glissantes, l’expression de la vitesse. Les pilotes qui les domptaient, les maitrisaient, les rendaient victorieuses, étaient nos héros et le sont restés.
Paddock
Essais
En piste
Course
Cette course fut palpitante grâce au talent du tandem Alesi-Werner. Marco Werner a gagné ici à Monaco en F3 en 1992. Ce qui valait à une certaine époque la certitude de passer en F1 l’année suivante. Il s’est ensuite orienté vers l’endurance où il a remporté trois fois Le Mans sur Audi en 2005, 2006 et 2007 mais aussi les 12 H de Sebring et les 24 H de Daytona.
Ici même en 2018 il avait terminé 3e sur une Ferrari 312 B3 ( Notre article 2018) . Cette année, après avoir nettement dominé les essais devant Alesi, il a été moins prompt au départ que son rival et s’est retrouvé deuxième. Dans la boîte d’Alesi quinze tours durant, il n’a rien lâché. Le spectacle était extraordinaire. Mais d’une part je ne pensais pas qu’Alesi était toujours aussi affuté et d’autre part je me disais que ça ne pouvait que mal finir…
Certaines video montrent les deux voitures véritablement « emboitées » l’une dans l’autre. Il faut avoir confiance en celui qui est devant et en soi-même. Et Werner était dans cette situation. Il faut aussi être inconscient. A cette distance, à cette vitesse tout se joue au millième de seconde. Et c’est beaucoup moins que le temps de réaction d’un cerveau aux reflexes les plus affutés…
La Ferrari au moteur puissant et souple prenait du terrain en ligne droite. La Lotus la rattrapait dans les parties plus lentes. Avoir vu Alesi sortie en léger contre braquage de la piscine, c’est quelque chose. La Lotus ne la lâchait pas d’un pouce. La Rascasse. Les deux voitures sur des trajectoires différentes. Comme si Werner allait tenter l’intérieur. ( Vision très subjective). Puis Anthony Noguès. Et à la sortie un léger sur-régime de la Ferrari. Alesi corrige mais, dans la fraction de seconde qui suit est dans le rail.
Comme on pouvait le craindre l’imprévu était imparable. Le coup de volant que donna Werner n’évita pas un choc entre son aileron avant droit et la roue arrière gauche d’Alesi. C’était fini. à trois tour du but. Pas de Marseillaise. Pas de Ferrari à l’arrivée. La pénalité de 25″ infligée à Marco Werner donna la victoire à Michael Lyons qui se sera imposé trois fois (Séries E, F, G) au cours du week-end ! Mais que diable fait ce garçon en historique ?!
Une conversation sur un tout autre sujet avec John Watson ( Vice-champion F1 1982) m’amena à lui poser la question. Il me répondit simplement que Michael Lyons profitait des plaisirs de la course sans le stress de la compétition moderne. Ayant les moyens de vivre sa passion sous cette forme, il accommodait ainsi le meilleur des deux mondes.